L’agonie d’un chat-huant

  • Stéphan Carbonnaux

 

Chouette

Alors que nous revenions de Tarbes en début de soirée, le 15 juillet dernier, au terme d’une journée de grande chaleur, nous avons aperçu très nettement sur le bas côté d’une nationale, la silhouette caractéristique d’une chouette. Nous avons immédiatement cherché à faire demi tour afin d’aller porter secours à la malheureuse. C’est un chat-huant (ou chouette hulotte, commune partout en France, si connue par ses hululements, mais rarement vue) bien affaibli, à l’aile brisée, que nous avons recueilli et placé dans un carton.

 
Très vite, nous avons élaboré l’hypothèse, la plus plausible, selon laquelle l’oiseau devait avoir été tapé par un véhicule durant la nuit précédente, peut-être même avant, étant donné l’épuisement du rapace. Pourquoi donc, dans ce cas, personne n’a jugé utile de lui venir en aide ? Elle était pourtant parfaitement visible, même pour un œil peu averti (comme le mien). Les vacanciers n’avaient-il pas l’envie de s’encombrer d’un « paquet » gênant, qui modifierait de quelques heures leurs prévisions bien rôdées ? Les locaux étaient-ils si pressés de rentrer chez eux au point de détourner les yeux, sans état d’âme, d’un animal à l’agonie ? Bien sûr, certains ne l’auront pas vu mais ils ne représentent sans doute pas la majorité.

 

Nous avons demandé conseil auprès d’un ami vétérinaire sur la marche à suivre. Il nous a préconisé de ne pas nourrir l’animal, ni même de lui donner à boire mais de le laisser dans un endroit calme jusqu’au lendemain. Il nous a ensuite indiqué l’adresse d’une clinique vétérinaire qui s’occupe aussi de la faune sauvage, et elles sont bien (trop) rares. Certainement parce que les animaux sauvages n’ont pas de quoi payer leur consultation… Peut-être que d’autres établissements ont des raisons plus valables (manque de formation, etc.), ce qui illustre tout de même une anomalie au sein de nos sociétés. Arrivés à la maison, nous avons soulevé le petit corps épuisé de l’adorable hulotte. Elle ne semblait peser plus qu’une plume. Nous l’avons déposée de façon à ce qu’elle souffre le moins.

 

Elle nous a regardés, de ce regard si particulier propre aux oiseaux de sa famille. Nous n’oublierons jamais l’intensité de cet échange, la profondeur de son œil noir, dans lequel nous avons plongé sans trouver de limite à cet infini. J’ai été bouleversée par la façon qu’elle avait de me fixer. Que pouvait-elle ressentir à ce moment précis ? (Que ceux qui prétendent que l’émotion est une capacité proprement humaine vivent un peu plus avec les animaux et s’ils écoutent et regardent véritablement, ils comprendront bien vite que c’est ce que l’on tente de nous faire croire. Sans doute pour écraser la culpabilité qui nous permettrait peut-être d’en changer la cause). En tous les cas, je peux faire part de ce que moi j’ai vécu à ce moment là. D’abord un profond respect et une grande affection pour cet animal magnifique, mystérieux et insondable. Ensuite une grande tristesse parce que je suis de cette espèce qui n’accorde que peu d’importance à la vie des autres, a fortiori quand ils ne s’appellent pas Homo sapiens. Quelle violence cela représente au fond ! Quelles angoisses cela génère lorsqu’on se sent traversé de part en part par toute cette hargne de vivre qui nous caractérise et qui draine tant d’injustices, tout autant au sein qu’au-delà de notre règne ! Quelle difficulté de devoir en porter la croix !

 

Notre chouette a survécu à la nuit, nous l’avions placée dans un petit local jouxtant la maison. Nous pensions que c’était là qu’elle serait le mieux, puisque la maison est habitée par des chats. Le lendemain, c’est avec espoir que nous l’avons retrouvée, posée sur une boîte. Elle avait quitté l’abri provisoire que nous lui avions constitué dans un carton, sans doute pour reprendre une posture plus naturelle. Nous l’avons conduite à la clinique vétérinaire. Nous avons été bien accueillis par la vétérinaire qui avait une urgence canine à traiter. Elle nous a rassurés en expliquant qu’elle s’occuperait de notre chouette dès que possible. Nous l’avons donc laissée, le cœur un peu serré et l’esprit préoccupé, puisque nous n’avions alors d’autres choix, dans les bras de professionnels. Nous avons téléphoné plusieurs fois mais la chouette ne devait finalement être vue qu’aux alentours de 16 heures, ce fut certainement très (trop) long pour elle. J’ai rappelé à l’heure convenue, la secrétaire m’a mise en relation avec la vétérinaire qui m’a gentiment expliqué qu’ils n’avaient rien pu faire pour elle. Elle est morte d’épuisement, anémiée avant même l’auscultation. Elle nous a expliqué qu’elle avait été très parasitée - les animaux affaiblis sont très vite assaillis - par des mouches plates qui lui ont littéralement sucé le sang. Je lui ai demandé s’il aurait fallu la nourrir. Elle m’a répondu que nous aurions peut-être, sans aucune certitude, pu la garder en vie mais qu’elle n’aurait jamais pu voler de nouveau. Elle nous a aussi précisé qu’il faut que les blessures soient rapidement traitées, la chaleur augmentant le risque d’infections graves.

 

Questions :

 

1°) Pourquoi personne ne s’est arrêté avant nous ? La prise en charge aurait été tellement plus rapide…

2°) Pourquoi n’avons-nous pas su être plus précis lorsque nous avons téléphoné à l’ami vétérinaire ? Pourquoi ne sommes-nous pas intervenus afin de vérifier l’état parasitaire de l’animal ?

3°) Pourquoi a-t-il fallu attendre jusqu’à 16 heures pour que la chouette soit regardée par des professionnels alors qu’il y avait urgence ?

 

Tous, nous l’avons laissée s’éteindre pour des raisons diverses : indifférence, ignorance, incompétence, manque de disponibilité etc.

 

Je regrette qu’il n’y ait pas davantage de vétérinaires compétents ou disponibles pour ce type de prise en charge. Je regrette qu’on laisse un animal à l’agonie de longues heures durant (aimeriez-vous que l’on vous traite de la sorte, que vous deviez attendre, après un grave accident deux jours ou même davantage avant qu’on daigne vous soulager ?). Je regrette une fois encore que nous n’ayons su nous développer qu’aux dépens des autres créatures partageant le même espace. Je regrette aussi le manque absolu de véritable considération que nous avons à leur égard.

 

Mais finalement, ce n’était qu’une chouette. Elle est banale, courante. Sa mort n’aura pas d’incidence. Il y en a encore tellement … Oui ? Pourtant, ce discours pourrait bien être adapté à notre propre espèce. Tout d’un coup cela devient beaucoup moins admissible. Lorsque nous avons regardé cet animal, nous n’avons pas vu la masse, mais nous l’avons regardée elle, elle et sa propre souffrance. N’est-ce pas de cette façon qu’on nous demande de considérer une victime dans nos sociétés anthropiques ? Où s’est donc envolée notre belle éducation lorsque nous sortons des sentiers égocentriques et anthropocentriques ? Quoiqu’il advienne, il aurait mieux valu, pour la chouette, être née gypaète ou spatule blanche, oiseaux rares et menacés, ainsi sa souffrance aurait obtenu davantage de considération et elle aurait été bien vite soignée.

 

Et puis, ce n’est qu’un animal. NON ! C’est un animal. C’est là l’une des racines de notre problème majeur, là que réside l’impossibilité de sortir de notre laconique condition, tant que nous ne nous serons pas échappés de nos petits sentiers étriqués pour admettre, enfin, que toute vie mérite le respect, est importante parce qu'elle existe, là, avec et autour de nous, pour des raisons qui nous dépassent mais qui ont lieu d'être et que toute vie est imbriquée dans une vaste chaine, aux interdépendances insoupçonnées.  Il serait imprudent voire fort risqué de continuer à nier ces fondamentales évidentes, pourtant perpétuellement ignorées par (mauvais) confort et paresse. Cela n'a rien de dégradant pour l'humanité de les admettre, cela ne l'amoindrit pas, bien au contraire. J'aimerais que nous nous anoblissions de la sorte.

En attendant, adieu, joli chat-huant et pardon.

Marie

 

 



Delf 25/07/2011 22:49


Vous avez parfaitement raison pour les vétérinaires, heureusement que la diversité humaine existe. Merci en tout cas, je suis tombée par hasard sur votre site car je m'apprêtais à faire une ombre
chinoise en hibou afin de la fixer sur ma fenêtre. Je cherchais des photos. Trop d'oiseaux chaque année se cognent à cette vitre, espérons que le hibou les dissuade, en tout cas mon chat lui en a
eu peur:)


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 28/07/2011 12:50



Bonne idée que celle de coller un "hibou" sur votre vitre, vous êtes la première personne que nous connaissins qui tente la chose. En général, on préfère la
silhouette d'un rapace diurne.


 


N'hésitez pas à nous dire si cela entraîne une diminution de la mortalité des oiseaux. C'est si rageant de trouver des petits (ou plus gros) oiseaux tués de la
sorte.


 


Bon été,


 


Stéphan Carbonnaux



Delf 24/07/2011 18:44


Que c'est triste! Mon ami et moi avons déjà eu à soigner des oiseaux mais à chaque fois que nous avons fait appel à des vétérinaires, ceux-ci étaient indifférents, presque prêts à euthanasier
l'animal plutôt que de le secourir. Nous en avons été profondément choqués, ainsi à présent nous faisons appel à la LPO, bien plus opérationnels, tout en apportant nous-mêmes "les premiers soins"
comme un carton aménagé avec du foin ou du coton, de la chaleur, du noir, de calme. Si l'animal a quelque chose de cassé, on peut lui donner à boire avec une paille arrondie à l'extrémité
(attention de ne pas "gaver" l'oiseau) ou lui donner à manger avec une pince à épiler (selon l'espèce) par exemple des croquettes de chats imbibées d'eau si un jour vous vous retrouvez encore à
devoir vous occuper d'oiseaux...bonne chance et bravo pour ce geste courageux.


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 25/07/2011 19:31



Merci pour votre commentaire et vos conseils de soins.


 


Tous les vétérinaires n'agissent pas comme vous le décrivez, ni comme nous l'avons vécu, fort heureusement, mais il est préférable de bien se renseigner.


 


L'Union française des centres de sauvegarde de la faune sauvage (http://uncs.chez.com/) fait de son côté un très bon travail. Elle est indépendante.


 


Bon été,


 


Stéphan Carbonnaux



Michel CHALVET 03/08/2009 02:14

En 2004, j’ai connu une expérience similaire à la votre. Un soir l’un de mes voisins vint me voir en me disant qu’un de ses amis avait récupéré un « hibou » blessé sur le bord de la route, il m’invita à le suivre pour récupérer l’oiseau, pensant qu’en tant que membre d’une association ornithologique je saurais, au mieux, lui prodiguer les soins nécessaires, et au pire prendre l’animal en charge pour le confier à un service compétent.
Je pris donc le « hibou » qui s’avérait être en fait une chouette hulotte strix aluco, tout comme la votre.
J’avoue que j’étais un peu désemparé mais toutefois bien décidé à lui venir en aide. Tout d’abord je pris contact auprès d’un agent du parc national à qui je laissa un message sur son répondeur. Il me rappela 48 heures après.
Evidemment je n’attendis pas autant pour trouver une autre solution et appela le vétérinaire de Gan (64) mais la encore j’obtins un répondeur.
Les centres de soins pour animaux sauvages que je connaissais étaient située bien trop loin pour que je fasse le trajet, l’un au Pays basque et l’autre dans le Lot et Garonne. De plus, je n’y aurais trouvé ni « soigneur de nuit » ni « service des urgences ».
Je laissa donc la chouette au calme dans un carton avec un pull au fond.
Le lendemain en me rendant à mon travail (Pau à 14 km) j’emporta la chouette dans son carton et me rendit chez le Dt Massal, vétérinaire. Il fit des radios et constata de multiples fractures impossibles à soigner. Il me fit comprendre qu’il n’y avait aucun espoir de la sauver et que le mieux était de l’euthanasier car elle souffrait trop.

Marie pose des questions, je m’en suis aussi posé ce jour la.
Pourquoi a-t-il fallut deux intermédiaires avant que l’oiseau ne me parvienne et que je l’emmène chez un vétérinaire ?
Pourquoi n’y a t’il pas plus de centre de soins pour animaux sauvages ?
Pourquoi l’automobiliste qui percute un animal ne s’arrête t’il pas ?
Etc…
Les réponses Marie les donnes, indifférence, ignorance… j’ajouterai aussi la peur. Peur des crocs, des becs, des serres, des venins, peur de ce que l’on ne connaît pas.
Une autre question : pourquoi un parc national ne possède t’il pas un centre de soins ?

Chaque jour sur la route on peut voir (pour qui prend la peine de regarder, pour qui est un peu concerné surtout), des cadavres d’animaux, des chats domestiques et beaucoup d’animaux sauvages : renards, hérissons, lapins, fouines, blaireaux, écureuils, couleuvres, chouettes, corvidés, petits passereaux…
Les plus récents que j’ai noté en juillet 2009 (de mémoire) : une magnifique couleuvre verte et jaune (c’est l’espèce non sa couleur) de 1,30 mètres dans le Lot à quelques km de Cahors, sur une voie rapide. Une hermine près du bois d’Aubrac (12), deux renards à 5 km l’un de l’autre, peu avant Rodez (12).

Le nombre important d’animaux morts sur le bord des routes semble insignifiant dans l’esprit collectif ; « c’est ainsi, c’est la fatalité », beaucoup pensent qu’ils n’y peuvent rien. Bien souvent quand un automobiliste s’arrête, c’est tout bonnement qu’il a percuté un sanglier ou un cervidé, et alors la l’animal est maudit.

Contrairement aux années précédentes (et je remonte aux année 70, soit sur 30 ans quand même) j’ai remarqué très peu de hérissons écrasés cette année, et ce n’est certainement pas grâce à des aménagements qui auraient été fait en faveur de la faune.
Il faudrait donc effectivement s’inquiéter de l’impact de la circulation sur la faune et de l’impact de notre indifférence vis à vis de cette même faune.

Comment ? Quelles solutions apporter ?
-solliciter les APN et les élues pour que soit systématiquement créés des passages à faune (grandes et petites faunes) sur les routes et autoroutes en constructions, mais aussi pour que soit aménager des passages sur les infrastructures routières existantes ?
-sensibiliser l’opinion publique, éduquer les futurs automobilistes ( au collège et dans les autos écoles) ?
-cessez de construire de nouvelles voies routières qui morcèlent l’espace nécessaire aux déplacements des animaux (migrations…) et qui au delà des risques de collision ont aussi pour impact négatif d’isoler les individus et empêcher le brassage génétique indispensable à la survie des espèces?

Pourquoi pas, ce serait un progrès, mais insuffisant toutefois ; plus que notre interventionnisme ponctuel et très localisé il importe de changer notre regard sur le sauvage, il faut réapprendre à vivre avec lui et non contre lui.

Il ne serait pas inutile de revoir aussi le regard que l’on porte sur notre propre espèce. Ne nous prenons pas pour le maitre du monde.
Homo sapiens (qui pense) ou homme sage ne nous sied plus du tout, le « penseur » doit retrouver la sagesse qui lui fait défaut et penser à bon escient.
Si vie il y a ce n’est pas par hasard, alors cessons de classer dans les catégories « utiles » ou « nuisibles » le reste de la vie sur terre car il n’est pas une vie plus sacrée qu’une autre.

Félicitation pour votre blog, très agréable à visiter et déjà très instructif. Vous avez raison de faire passer votre message, beaucoup le suivront, je n'en doute pas.

Stéphan Carbonnaux 03/08/2009 12:56



Cher Michel,


Merci beaucoup pour ce long témoignage sur ton expérience, effectivement très similaire à la nôtre. Tes réflexions viennent enrichir notre propre message :
merci.


Merci aussi pour tes encouragements. Nous espérons beaucoup pour cette flore et cette faune si maltraitées par notre espèce et nos espoirs reposent aussi sur un
véritable élan de solidarité. Nous sommes très contents de savoir que tu as indéniablement ta place parmi nos rangs, nos projets etc. Merci pour ta belle solidarité !


Nous espérons de tout cœur que nous comprendrons combien il est indispensable d'accepter la remise en question : non pas pour s'auto flageller mais pour grandir
!


Et il y a urgence !


Très amicalement,


Stéphan et Marie



claude 28/07/2009 21:55

Comme tu écris bien les choses Marie!
Tu parles du regard de cette chouette et je repense à celui de la tourterelle turque prostrée dans le jardin, blessée (par un chat, des pies?)et qui a eu la chance de se remettre; mais plus encore au regard de la biche que nous avons eu le malheur de taper avec la voiture; qu'est elle devenue emmenée par les pompiers?
Tu as raison toute vie est unique et importante.
Continue, nous lisons tes témoignages avec bonheur.
Claude

Stéphan Carbonnaux 28/07/2009 23:18



Merci beaucoup Claude pour ces encouragements qui me touchent beaucoup, et c'est avec bonheur que nous avions appris la réussite du sauvetage de votre tourterelle
qui a eu beaucoup de chance de croiser votre chemin. C'était certainement là sa route ... et la vôtre que de partager cette belle experience ! C'est aussi avec tristesse que nous pensions, il y a
peu encore, à la biche. Elle allonge la longue liste des victimes de la place envahissante que nous occupons sans beaucoup partager. Nous aimerions croire qu'elle aura reçu les soins nécessaires
... Aujourd'hui encore et en plein après-midi, un chevreuil, sans doute dérangé, a traversé la route devant nous ... Il s'en est fallu de peu. Il en a réchappé, pour cette fois. En espérant que
sa bonne étoile lui permette d'éviter les écueils.

Merci encore,
Nous vous embrassons très fort.
Marie



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