Ernst Jünger et la nature

  • Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet

« C’est ainsi, que, de tous côtés, je vois la plante reprendre possession du sol abandonné ; elle pend en festons par-dessus les bords des entonnoirs ; camomille, gueule de loup, groseilliers se sont réfugiés sur les crêtes des murailles, l’ortie a pris d’assaut les tas de décombres et un matelas de mousse recouvre les dalles de pierre des sentiers. Et je me dis que si cette rage de croissance et de vie devenait perceptible à nos oreilles, j’entendrais, du sein de ce jardin solitaire et silencieux, s’élever un hurlement tel qu’aucun fracas de bataille humaine ne pourrait le dominer.

 

Mais, ayant passé par un trou d’obus ouvert dans un mur, je me trouve subitement dans un monde tout différent ; un cimetière sur lequel s’est abattue la destruction comme un jugement dernier. Au musée de Dresde se trouve un Ruysdael célèbre : « Le cimetière juif », que j’ai longuement et souvent contemplé et j’ai toujours pensé que le maître avait eu conscience, en le peignant, du contraste qui existe entre le sens profond de la mort et l’importance que l’homme y attache. La nature y semble secouée par une colère sourde à la vue des mausolées par lesquels l’homme voudrait éterniser sa personnalité. »

 

Extraits de Le boqueteau 125, Chroniques des combats de tranchée, 1918, (Das Wäldchen 125), paru en Allemagne en 1925.

Pages consacrées à la « Ligne de résistance principale, le 7/7 », 

éditions du Porte-Glaive, 1986.

 

 

« Le regard qui se pose sur les choses pleinement conscient et sans rien de bas qui l’obscurcisse, est la source d’une grande force. Il se nourrit de la création à sa manière, et c’est en cela uniquement que gît la puissance de la science. Nous sentîmes ce jour-là combien la simple fleur éphémère, dans sa forme et dans sa structure, qui ne passent point, nous donnait de force pour résister au souffle de la décomposition. »

 

Extrait de Sur les falaises de marbre (Auf den marmorklippen), paru en Allemagne en 1939.

Le Livre de poche, 1971.

 

 

 « De nos jours encore, dans un monde qu’ont déserté les dieux, notre cœur se serre quand nous entendons dans la forêt l’allée et la venue du vent, qui tantôt froisse à peine les feuilles, et tantôt joue sur les troncs altiers comme sur les cordes de la harpe éolienne. Alors s’éveille en nous, plus profondément touché encore que par les accents de l’orgue un instinct ancestral, depuis longtemps oublié :

« Par-dessus le moutonnement des frondaisons, comme il reprend son souffle et déferle et mugit,

et poursuit son chemin –

et s’apaise soudain –

et souffle sa chanson. » …, écrit Peter Hille, un poète vagabond dont la mémoire s’est perdue, et qui souvent cherchait refuge dans la forêt, « la rêveuse moussue ». Toute sa vie, il avait demandé à la forêt, comme bien d’autres avant et après lui, consolation et liberté. Notre frère l’homme nous a souvent fait défaut, notre frère l’arbre jamais. »

 

Ernst Jünger

Extrait de Graffiti/Frontalières, Christian Bourgois éditeur, 1995.

Cet ouvrage est composé de textes parus en Allemagne en 1960 et 1966.


Toute l’œuvre d’Ernst Jünger est traduite en français et disponible chez différents éditeurs.

Clichés : Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 

Ludo 13/11/2009 12:59


Pour apporter ma pierre à l'édifice, ou devrais-je dire, ma liane à la forêt :


"Nous ne considérions pas les grandes plaines ouvertes, les superbes collines ondulées, et les méandres des fleuves comme "sauvages". C'est pour l'homme blanc seulement que la nature était une
"jungle"... et la Terre "infestée" de "sauvages", hommes et animaux. Pour nous la Terre était généreuse, et nous étions entourés par les bienfaits du Grand Mystère."

- Luther Standing Bear (Lakota, Oglala)


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 13/11/2009 19:11



Très beau texte : merci de nous le faire partager !

Stéphan et Marie



Claude Gamby 12/11/2009 20:21


Bonsoir à vous deux,
Depuis le 3 novembre que de beaux extraits nous donnez vous à lire et à méditer.
Merci Stéphan
Merci Marie


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 12/11/2009 20:49



Et merci à vous de nous lire et de nous laisser des commentaires !

A bientôt,
Stéphan et Marie



Artzamendi © 2015 -  Hébergé par Overblog