A la rencontre de l'autre

  • Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet

 

Je me demande souvent ce que serait devenu notre monde s'il s'était développé tout autrement, si l'homme, pour être plus précise, avait conçu ses fondations sur un rapport "à l'autre", l'animal, emprunt de respect, s'il avait su le regarder en se déshabillant de cette façon qu'il a toujours de se chercher lui-même en toute chose. Car c'est à partir de là qu'il établit une hiérarchie. S'il se retrouve, en quelque attitude que ce soit, dans "l'autre", il deviendra davantage enclin à s'émouvoir et à estimer que cet être-là est doué d'une certaine intelligence, loin, tout de même, d'approcher la sienne. Ce qui l'autorise bien des libertés à l'égard de ceux qu'il juge inférieurs.

 

Que serait-il advenu si, a contrario, il avait disposé d'une intelligence qui lui aurait permis de regarder ce qui l'entoure en toute liberté, sans nul besoin de se retrouver dans ce qu'il observe, sans nulle crainte face à ce qui est différent de lui ? Certainement aurait-il abordé l'autre avec des sens accrus, une perception plus fine. Et alors, qu'aurait-il vu ? Et bien, je pense qu'il aurait décelé cette insondable  richesse, cette force, cette fragilité et l'intelligence profonde qui se niche au creux de l'œil de notre pair : l'animal. Bien sûr, certains, et de plus en plus de gens, ressentent cette incroyable réalité. Mais je parle là d'une société anthropique tout entière qui aurait grandi de cette façon depuis son commencement.

 

Et bien j'imagine parfois à quoi aurait pu ressembler notre monde, au travers des limbes de mon imagination. Le sauvage aurait été au bout du jardin. Il serait demeuré riche et puissant, et il aurait été impossible d'imaginer qu'il en soit autrement ... Nous aurions laissé la place nécessaire à "l'autre" pour grandir, et pour vivre. Nous l'aurions visité, avec déférence et prudence et nous n'aurions pu imaginer un instant remettre en question son droit fondamental à exister et ne l'aurions jamais discuté. Les forêts, formations primaires de toutes sortes auraient été vastes et nous offriraient une liberté incroyable dont bon nombre d'entre nous se sentent privés aujourd'hui. Comment ne pas frôler l'asphyxie, lorsque dans un monde clos et fini, il devient de plus en plus difficile de trouver des espaces où nous n'ayons laissé de traces ? Comment trouver des lieux où il nous est encore possible de nous échapper de nous-mêmes ? Terrifiante réalité.

 

Bien sûr, nous aurions prélevé de quoi nous nourrir. De la viande, peu. Issue d'animaux libres. Inutile de nier notre nature d'omnivore mais elle aurait été acceptable, naturelle, comme l'est celle de l'ours, du lynx, du renard, du chat, etc.

 

Et ce à quoi je pense avec émerveillement et tristesse, c'est le rapport à l'autre qui, s'en serait certainement trouvé tout à fait bouleversé. Bien des animaux ont vu leurs mœurs évoluer au cours des siècles du fait des persécutions incessantes que nous leur avons fait subir. Moi qui suis en train de laisser flâner mes pensées, j'imagine qui si nous avions respecté et su regarder cet "autre", les animaux aurait eu pour nous la défiance naturelle propre à notre rang sur la chaîne trophique mais je pense aussi que les rencontres auraient été courantes, et j'ose même imaginer que nous aurions pu établir des liens très puissants avec le monde sauvage.

 

N'avez-vous jamais ressenti cette magie, lorsque débarrassés du regard de l'habitude qui gomme l'extraordinaire, vous vous en allez véritablement à la rencontre des animaux avec lesquels nous sommes nombreux à cohabiter ? J'exècre le nom d'animal domestique, c'est éminemment trop réducteur. Non, en réalité, nous voilà à coexister auprès d'êtres qui ne sont pas humains, nous voilà capables de nous comprendre, de nous aimer, de nous chercher, de nous répondre. Lorsqu'on y pense véritablement, c'est extraordinaire. C'est une sorte de projection de ce que nous aurions sans doute pu vivre avec bien d'autres espèces. La rencontre du troisième type, la fantasmagorie existent bien dans notre quotidien, nous oublions seulement de les regarder. Et ces animaux qui vivent auprès de nous, ces membres de notre famille, sont l'illustration de ce à quoi nous nous sommes privés avec bien d'autres espèces.

 

Et je pense tout au fond de moi que la fracture que nous avons établie et les droits que nous nous sommes arrogés sur le "dehors" n’auraient pas dû être. Et je pense que c'est de là que naissent bien des désordres, ceux là même dont on ne cesse d'entendre parler, ceux-là même pour lesquels nous ne cessons de proposer des mesures placebo qui ne seront jamais réellement efficaces tant que nous n'accepterons pas de revenir à la source, à la racine du problème : notre rapport à ce qui existe autour de nous et qui devient chaque jour plus souffreteux.

 

Pour ma part, je rêve de toutes ces rencontres fabuleuses avec l'autre, dont nous avons été privées par une société qui s'est bâtie en sabordant ses propres fondations. Combien de temps encore ce château branlant  tiendra-t-il, et combien, parmi tout ceux qui ont été privés de leur liberté et de leur dignité, seront balayés par sa chute ? 

 

Marie

 

 

 

 

Dian Fossey

 Même le plus petit félin est un chef d'oeuvre

Léonard de VinciGregory Colbert

 

Jane Goodall

Tout être vivant compte, chaque individu a un rôle à jouer, chacun peut contribuer à changer le cours des choses.
 

Jane Goodall
Jane Goodall

 Gregory Colbert

 Gregory ColbertLe jour où l'on comprendra qu'une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires.

 

Boris Cyrulnik

Sans titre 4 [Résolution de l'écran]L'un des deux jeunes hérissons, ici endormi au creu de notre main, que nous avons recueillis, élevés et qui sont repartis vivre leur vie sauvage. Lire l'article Bon vent à Elorri et Oihan ! et  Oihan en pleine action

 

Clichés :   http://www.flickr.com/photos/ ; http://www.femmescelebres.com/jane-goodall-la-grande-primatologue/ ;  http://www.femmescelebres.com/jane-goodall-la-grande-primatologue/ ;   Gregory Colbert ; Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet

 

 

 

Femme espagnole et renards sauvages dans la nuit  (voir aussi cet article : « L'instinct maternel est divinement animal. La mère n'est plus femme, elle est femelle. » Victor Hugo))

 

Animal, anima, âme

Guy 13/03/2011 21:36


Bonjour.
Tout d'abord, je vous félicite pour la qualité de votre blog! Il fait vraiment chaud au coeur! Personnellement, après plus de trente années de milieu associatif, je ne peux qu'admirer votre action!
Il y a environ deux ans, alors que je possédais un blog intitulé "Auvergne-Pyrénées", j'avais eu quelques contacts très passionnants avec notre regretté "ours64" (tout comme moi, originaire
d'Auvergne). Hélas, le destin a cruellement frapé...
Donc, bien qu'étant auvergnat, au fil de plus de cinquante séjours effectués entre Béarn et Pays Basque, je pense posséder une bonne connaissance de cette région admirable. Mais, étant plus
particulièrement orienté vers la protection des eaux, je me souviens avoir été très déçu, lors de mon premier séjour (en juin 93) par la mauvaise qualité de celles du gave d'Oloron et ainsi que
d'autres gaves ou rivières découverts par la suite. Comme quoi, le mal est bien présent partout!... Bien amicalement. Guy.


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 14/03/2011 13:26



 


Bonjour,


 


Nous vous remercions pour l’intérêt que vous portez à notre blog et pour votre commentaire. Nous connaissions
aussi ours 64 et avons une pensée affectueuse pour son épouse.


 


En effet, la nature est éprouvée à bien des égards par nos sociétés qui se sont développées en l’exploitant
d’une manière éhontée. Il est urgent d’agir, nous cherchons la manière efficace de le faire et à l’échelle qui est la nôtre. La tâche est difficile, comme vous le savez et fort complexe. Quant au
milieu associatif, nous en sommes sortis pour beaucoup, déçus par le fonctionnement irrégulier de bon nombre des ces groupes.


 


Je vous remercie de nouveau chaleureusement pour votre intéressant témoignage et vous souhaite un bon début de
semaine,


Marie


 


Je passe maintenant « la plume » à mon compagnon qui souhaite aussi vous répondre quelques
mots.


 


 


Bonjour Guy,


 


Oui, merci pour votre mot qui nous fait chaud au cœur aussi !


Vous avez raison de pointer du doigt la mauvaise qualité des eaux de bien des gaves, la faute à
l’intensification agricole (culture exagérée du maïs et élevages industriels) pour beaucoup. Les bons connaisseurs notent que les populations de truites sauvages diminuent (les souches, elles,
sont menacées par les nouvelles centrales hydroélectriques dites « écologiques »). Les saumons ne se portent pas bien non plus.  Quant aux écrevisses, c’est la Bérézina. Par
contre, la loutre revient. Ici, dans le Bas Ossau, nous trouvons très régulièrement des indices de sa présence. Elle est sans doute moins exigeante, mais quid, à terme, de sa reproduction ?
Bref, il y a tant à faire !


 


Pour ce qui est du milieu associatif, nous avons réduit notre implication à de rares groupes qui respectent
les règles et valeurs de la démocratie directe (je ne parle pas des assemblées générales où tout est plié d’avance, face à des adhérents donateurs, inactifs et laissés volontairement dans
l’ignorance) et de la solidarité en actes. Nous estimons que le respect de ces valeurs ne se discute pas, quelle que soit la cause défendue. Ajoutons, évidemment, l’irrespect du droit du travail,
un grand tabou dans ce monde-là.


 


Et l’Auvergne ? De quelle région venez-vous ? N’hésitez pas à nous communiquer votre numéro sur mon
adresse personnelle (stephan.carbonnaux@wanadoo.fr), je serai intéressé de discuter avec vous.


 


Cordialement,


 


Stéphan Carbonnaux



Lurbeltz 13/03/2011 10:39


Bel article à méditer...C'est aussi une question que je me suis souvent posé, mais sur le sujet des civilisations humaines, des cultures que nous avons détruites. Que se serait-il passé si nous
avions foutu la la paix aux amérindiens. Si nous étions arrivé aux Amériques au 15 ème siècles en disant : ouh ! Ils sont barbares, on s'en va, on retourne chez nous ! Enfin ! Si la France ne
s'était pas senti obligé de faire détester les langues régionales pour faire aimer la langue française et la liste pourrait être longue. Je pense aussi à la colonisation en Afrique. C'est une
souffrance de savoir tout ce qu'on a pu perdre, en matière de culture, de savoir-faire, de savoir-être et les échanges vers lesquels cela aurait pu déboucher. Et ne parlons pas de l'histoire des
religions qui est quand même un gâchis énorme, un vortex qui n'en finit de remuer l'intolérance et de nous rendre débile. Enfin, c'est la triste histoire des hommes. Mais il faut garder espoir. Il
y a une richesse gigantesque, un potentiel incroyable mais il faut agir vite. parce que l'homme est devenu fou.
Bel article à méditer...C'est aussi une question que je me suis souvent posé, mais sur le sujet des civilisations humaines, des cultures que nous avons détruites. Que se serait-il passé si nous
avions foutu la la paix aux amérindiens. Si nous étions arrivé aux Amériques au 15 ème siècles en disant : ouh ! Ils sont barbares, on s'en va, on retourne chez nous ! Enfin ! Si la France ne
s'était pas senti obligé de faire détester les langues régionales pour faire aimer la langue française et la liste pourrait être longue. Je pense aussi à la colonisation en Afrique. C'est une
souffrance de savoir tout ce qu'on a pu perdre, en matière de culture, de savoir-faire, de savoir-être et les échanges vers lesquels cela aurait pu déboucher. Et ne parlons pas de l'histoire des
religions qui est quand même un gâchis énorme, un vortex qui n'en finit de remuer l'intolérance et de nous rendre débile. Enfin, c'est la triste histoire des hommes. Mais il faut garder espoir. Il
y a une richesse gigantesque, un potentiel incroyable mais il faut agir vite. parce que l'homme est devenu fou.


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 13/03/2011 13:44



Merci pour ce commentaire intéressant. Je pense que si nous avions eu l'intelligence de nous comporter
normalement (c'est-à-dire décemment, respectueusement) avec les "autres", ceux qui n"appartiennent pas à notre propre espèce, j'imagine alors que tout ce que tu décris et regrette n'aurait pu se
produire non plus. Notre système se serait édifié sur des valeurs bien différentes. Certes, il est difficile d'imaginer et de croire que tout aurait été idéal et parfait, cela ne peut exister -la
perfection et l'harmonie- en soi dans notre existence, mais ce sont des idéaux vers lesquels nous aurions tendu. Nous aurions aussi eu nos parts de souffrance, de doute, de déchirements, de
questionnements fondamentaux, comme nos instants de grâce et de bonheur, de joie, etc.



 


N'empêche, tout ce que tu dénonces n'aurait pu se produire si nous avions vécu dans une société capable
d'aimer tout ce monde du dehors. En effet, je pense que nous aurions alors été dotés d'un plus grand respect vis-à-vis de nous-mêmes et animés par des buts plus nobles et plus grands que ceux que
nous connaissons, basés quasi exclusivement sur la domination et l'exploitation de ce qui nous entoure et de notre propre espèce.


 


Bon dimanche et merci !


Marie


 



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