Chronique d'Artzamendi : Les bouquetins du massif du Bargy (Haute-Savoie) en sursis - Quelques réflexions sur l'avenir de la faune sauvage en France

  • Stéphan et Marie Carbonnaux
Chronique d'Artzamendi : Les bouquetins du massif du Bargy (Haute-Savoie) en sursis - Quelques réflexions sur l'avenir de la faune sauvage en France

Voici une affaire assez inédite en France (et sans doute en Europe) dont les effets ne cessent de s'amplifier depuis la découverte, en avril 2012, d'une souche de brucella, bactérie responsable de la maladie de la brucellose, dans le lait d'une vache de Haute-Savoie. Nous sommes là-bas en pleine région productrice du Reblochon.

 

Source de l'image : pétition Avaaz

 

Comme certains bouquetins d'un massif proche, celui du Bargy, sont porteurs de la maladie, l'Etat a décidé, afin d'éviter tout risque de contamination aux troupeaux, d'éliminer la population présente de bouquetins. La brucellose peut avoir en effet des conséquences graves pour les troupeaux et, au-delà, pour l'élevage bovin en France.
 

 

Après l'élimination par tir de 325 bouquetins fin octobre 2013 : http://lebruitduvent.overblog.com/25octobre.html, l'Etat a décidé de poursuivre son action et d'en finir avec la population de ces ongulés sauvages. Une fois le massif "assaini" (pour reprendre un terme utilisé officiellement), il serait question de réintroduire des bouquetins sains. Le collectif des opposants à cette décision avance qu'il est possible de tester les bouquetins contaminés, et de ne tuer que ces animaux-là.

 

Evidemment j'ai beaucoup simplifié, d'autant que vous trouverez un article de synthèse, très renseigné, rédigé par Matthieu Stelvio, un militant alpin qui a lancé, presque seul au début, cette incroyable affaire : http://lebruitduvent.overblog.com/2014/09/tout-savoir-sur-le-massacre-des-bouquetins-du-bargy.html

 

Plus généralement, son site regorge de renseignements sur le conflit en cours et sur les bouquetins des Alpes : http://lebruitduvent.overblog.com/

 

On pourra également signer une pétition, ce que j'ai fait sans grande illusion. Vous comprendrez pourquoi en lisant mes commentaires plus bas.

 

Pétition à signer :

https://secure.avaaz.org/fr/petition/Petition_Stop_a_labattage_des_bouquetins_du_Bargy

 

Très récemment, face à l'imminence de la reprise des tirs d'élimination des bouquetins, des militants se sont installés dans le massif pour empêcher l'opération. Ce qui semble produire des effets : http://lebruitduvent.overblog.com/2014/09/fil-actu-reprise-des-abattages-de-bouquetins-1ere-vague-lancee-puis-annulee.html

 

De son côté, le syndicat agricole FDSEA fustige l'attitude de ces militants :

 

http://www.lemessager.fr/Actualite/Fil_Infos_regionales/2014/09/24/article_bargy_la_fdsea_tacle_les.shtml#.VCx9hVemWzw

 

http://www.ledauphine.com/environnement/2014/09/23/bouquetins-la-fdsea-se-fache

 

France 3 a consacré il y a quelques semaines un petit reportage sur des rebondissements récents de ce conflit. Voyez la vidéo ci-dessous :

 

http://france3-regions.francetvinfo.fr/alpes/2014/09/29/les-defenseurs-des-bouquetins-pensent-que-le-prefet-de-haute-savoie-veut-encore-passer-l-acte-560906.html

 

Aux dernières nouvelles, un abattage des bouquetins serait possible à partir du 20 novembre 2014 : http://lebruitduvent.overblog.com/2014/09/fil-actu-reprise-des-abattages-de-bouquetins-1ere-vague-lancee-puis-annulee.html

 

Cependant, le conseil scientifique de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage a rendu un avis dans lequel il déplore la précipitation dans cette affaire : http://lebruitduvent.overblog.com/2014/09/fil-actu-reprise-des-abattages-de-bouquetins-1ere-vague-lancee-puis-annulee.html

 

 

Cette affaire, qui n'intéressait presque personne au tout début, prend désormais une tournure nationale et appelle de ma part les quelques remarques suivantes.

 

1) Elle illustre une nouvelle fois les relations tendues entre la faune sauvage et la société française ou du moins une part non négligeable de notre société: les agriculteurs et les éleveurs des régions rurales et/ou de montagne.

 

Cette affaire est à relier à d'autres conflits, certains récents, d'autres récurrents, voire "ancestraux", dans notre pays mais aussi chez nos voisins (la France n'a pas l'exclusivité des conflits avec la faune sauvage, quoi qu'on puisse lire ou entendre ici et là) :

 

- Conflits entre agriculteurs et sangliers (largement introduits par des chasseurs un peu partout durant de longues années), qui causent en effet des dégâts plus ou moins importants à certaines cultures. C'est ainsi que près de 500 000 sangliers sont tués en France chaque année ! On relève même l'existence d'associations radicalement opposées à la "surpopulation" des suidés : http://raslboldessangliers.eklablog.fr/

 

- Conflits entre éleveurs bovins et blaireaux accusés de transmettre en masse la tuberculose bovine. Des milliers de blaireaux ont été tués dans une quasi indifférence ces dernières années en France, notamment en Bourgogne (communication personnelle avec Philippe Charlier, défenseur actif des mammifères sauvages et féraux).

 

- Conflits entre forestiers (de l'Office national des forêts notamment) et cerfs et biches, accusés de "dégrader" les bois. Sur près de 400 000 cerfs et biches abattus chaque année en France, un certain nombre le sont pour des raisons forestières.

 

- Conflit "ancestral" entre les renards et petits mammifères carnassiers et les éleveurs de volailles, canards et lapins surtout, d'une part, et les chasseurs de petit gibier (en grande partie lâché avant l'ouverture !), d'autre part. Des dizaines de milliers de ces petits mammifères, souvent classés comme "nuisibles" sont tués chaque année dans notre pays dans une indifférence quasi générale.

 

- Conflit "ancestral" entre les loups et les éleveurs de moutons (et de chèvres), qui, loin de se résoudre, prend un vilain tour en France depuis quelques années, malgré l'activisme de quelques associations. Plusieurs loups sont abattus légalement chaque année, et de nombreux autres individus sont manifestement braconnés.

 

- Conflit "ancestral" entre les ours et les éleveurs de moutons, qui, a pris un mauvais tour depuis l'introduction fort mal menée d'ours d'origine slovène dans les années 1990.

Lire plusieurs de nos articles et notre essai Le Pays des forêts sans ours : "Plainte contre la France, pour défaut de protection de l'ours dans les Pyrénées"

 

Les loups et les ours, eux, à la différence d'une faune jugée plus "banale", moins "rémunératrice" de subventions et moins apte à attirer caméras et micros, génèrent beaucoup de bruit.

Lire notre article sur la "lutte des classes" chez les animaux :

http://stephan.carbonnaux.over-blog.com/article-la-lutte-des-classes-chez-les-animaux-54474339.html

 

 

2) Ces relations difficiles nourissent une fracture de plus en plus forte entre deux mondes, celui des "écologistes" le plus souvent urbains ou de moeurs urbaines, et celui des "ruraux", agriculteurs ou affiliés au monde agricole.

 

L'image ci-dessous, trouvée immédiatement sur Internet, illustre bien une fracture entre deux mondes qui ne se comprennent pas, ou plus, et qui ne se parlent pas ou plus.

ReblochonBouquetins.jpeg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

http://www.alambik.info/index.php?page=affiche_publi.php&id=7186&type_msg=1

 

Cette fracture est manifestement à relier avec celle mise en évidence par le géographe et chercheur Christophe Guilluy, de sensibilité de gauche, qui vient de publier un nouvel essai La France

périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, septembre 2014) :

 

 

http://www.slate.fr/story/92641/christophe-guilluy-france-peripherique

 

 

Ce même auteur a déjà publié Fractures françaises, livre auquel nous faisons référence dans certaines de nos conférences, et dont nous recommandons la lecture.

 

Nous qui vivons dans les Pyrénées, en territoire rural, sentons bien cette fracture, malheureusement peu ou très mal sentie par nombre d'intellectuels et de responsables écologistes et/ou naturalistes.

 

Attention au réveil douleureux à venir, annoncé par Christophe Guilluy :  

 

«Un lent processus d’affranchissement des couches populaires est en route […] Ces “affranchis” sont en train de remettre en cause l’essentiel de la doxa des classes dirigeantes, qui n’ont toujours pas pris la mesure du gouffre idéologique et culturel qui les sépare désormais des classes les plus modestes.»

 

Pour ce qui concerne les relations avec la nature, il est à craindre qu'une partie croissante de la population, très inquiète de son avenir, ne range la défense des animaux sauvages dans la catégorie des préoccupations et loisirs plus ou moins futiles des classes aisées. Une majorité dans ces classes aisées peste régulièrement contre une politique française qu'elle juge farouchement anti-nature (tout en voyageant allègrement ici et là pour satisfaire leurs désirs), mais se désintéresse, parfois totalement, des conditions de vie socio-économiques de la population, et singulièrement des couches les moins favorisées. 

 

 

3) Il est donc urgent à nos yeux de remettre à plat la conservation de la faune sauvage dans notre pays, c'est-à-dire de la sortir d'un "ghetto" (voir la note ci-après) dans laquelle elle est installée depuis plusieurs décennies, consciemment et inconsciemment, et de la relier aux préoccupations quotidiennes des populations, par un travail de fond mêlant la culture, l'économique et le social, (sans oublier la part spirituelle/métaphysique, oh combien négligée), et par un dialogue permanent avec ceux qui pensent différemment, voire qui s'opposent à cette faune sauvage.

 

Nous nous y employons de notre côté, discrètement, mais constamment.

Lire, notamment, nos articles sur le rewilding à la pyrénéenne et à la française.

 

http://rhone-alpes.lpo.fr/IMG/pdf/15_pour_un_rewilding_a_la_pyreneenne.pdf

 

http://stephan.carbonnaux.over-blog.com/article-nos-conferences-sur-le-rewilding-a-la-pyreneenne-ou-a-la-fran-aise-suscitent-beaucoup-de-curiosit-101041419.html

 

 

 

http://stephan.carbonnaux.over-blog.com/article-conference-debat-pour-un-rewilding-a-la-fran-aise-quelle-grande-faune-demain-a-verberie-le-sam-89486723.html

 

 

J'emprunte le terme "ghetto", utilisé pour désigner le milieu écologiste/naturaliste, à Robert Hainard qui l'employait régulièrement dès les années 1960 pour regretter une situation qu'il jugeait défavorable à la conservation de la nature. 

J'avais repris ce terme dans ma biographie consacrée à ce grand naturaliste, artiste et philosophe suisse, décrite sur ce blog : "Robert Hainard, Chasseur au crayon", biographie

 

 

Pour finir, souhaitons que le massif du Bargy ne soit pas "assaini" de ses bouquetins et qu'un accord durable soit trouvé entre toutes les parties prenantes à ce conflit.

 

 

Stéphan Carbonnaux

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Yvan Martin 12/11/2014 18:42

Dans votre commentaire on a quand même l'impression que se sont les militants écologistes et les associations qui portent une part très importante des responsabilités si le dialogue est rompu avec
le monde agricole. Je trouve aussi que vous allez vite en besogne en dénonçant la réintroduction d'ours dans les années 90. Si elle n'avait pas eu lieu il y aurait plus que deux malheureux ours en
France. Avouez que là on serait proche de l'extinction. Enfin vos préconisations pour que tout s'arrange sont toute à fait louables mais je crois que nous n'aurons pas assez de 2 vies pour
convaincre une frange de la population qui campe sur des certitudes tout aussi dogmatiques que celles que vous dénoncez de la part des mouvements écologistes. Corporation qui pratique de plus en
plus ouvertement et par la violence (soutenu par les différents pouvoir une politique) une politique que l'on peut qualifier d'anti-nature ou tout devrait être asservi au monde agricole. Vous
comprendrez que je ne suis pas de cet avis. je veux bien aider le monde agricole et je trouve ça normal mais ils doivent ce soucier de l'ensemble du vivant plutôt que de le détruire et le mettre
sans cesse sous leurs botte. Cordialement

Stéphan et Marie Carbonnaux 13/11/2014 13:26



Bonjour,


Nous vous remercions de cette participation à un débat de fond.


Comme pour le premier commentaire, je publierai le vôtre avec une réponse plus longue qu'ici. Je manque en effet de temps en ce moment.


Cordialement,


Stéphan Carbonnaux



Jean-Yves 08/11/2014 22:34

Votre réflexion soulève des questions difficiles et sans doute douloureuses. Je partage votre projet de réensauvagement (bon, rewilding sonne mieux !) et je suis bien d’accord qu’il s’agit d’un
véritable projet de société. Il doit évidemment être porté démocratiquement ce qui implique bien sûr le dialogue. Mais dialogue avec qui et avec quels objectifs ? Jusqu’à quel point ce dialogue
est-il nécessaire et même productif ?

Conjoncturellement, la protection de la nature en France semble faire un énorme bond en arrière. Le seul fait de faire une battue d’effarouchement sur une espèce protégée à l’intérieur d’un parc
national (en utilisant le terme de « nettoyage » et en espérant qu’on pourra lui tirer dessus une fois en dehors du parc) semble inimaginable. Mais ce n’est évidemment que la pointe de l’iceberg.
Dans ces conditions, le rôle des associations de protection de la nature est-il vraiment le dialogue ? Au contraire leur rôle actuel n’est-il pas plutôt de refuser tout compromis ? Contrairement à
vous, je me demande si la situation actuelle n’est pas en partie le résultat d’une forme de « déghettoïsation » des grandes associations de protection : trop de recherche du consensus, trop de
volonté de faire aboutir des projets où toutes les parties concernées doivent être d’accord.

A plus long terme, la déprise agricole va très certainement continuer. Que cela crée des drames humains, un sentiment de déclassement et de délaissement, voire une perte de cultures multiséculaires
(dans le cas d’une certaine forme de pastoralisme), c’est certain. On ne peut qu’y être sensible et on doit accompagner avec le plus de compréhension possible ces changements. Mais… si à terme, le
pastoralisme et l’agriculture de montagne disparaissent ou survivent sous forme de relique, devons-nous lutter pour l’empêcher ? Il n’y a quasiment plus de mines en France métropolitaine et
beaucoup de mineurs ont sans aucun doute très mal vécu cette disparition. Qui la regrette ? Des Pyrénées très largement boisées et avec une faible ou très faible densité d’occupation humaine :
faut-il avoir peur de défendre cette vision ? Un projet de rewilding et une mentalité « paléolithique » ne doivent-elles pas la défendre, contre vents et marées ?

Je me demande ce que penserait R. Hainard de la situation. Vous montrez bien dans votre biographie qu’il jugeait mentalité « néolithique » et « paléolithique » antinomiques et qu’il pensait
incompatible la coexistence d’une grande faune sauvage avec le pastoralisme. Si mes souvenirs sont bons, j’ai lu il y a longtemps un texte où il expliquait qu’une société dont les habitants
seraient concentrés dans des villes avec des espaces inhabités entre, lui conviendrait bien.
Bon, ce texte est sans doute bien trop long ! En tout cas, sachez que j’ai de l’admiration et un très grand respect pour votre travail et la voie que vous avez choisie de suivre.

Stéphan et Marie Carbonnaux 10/11/2014 22:39



Bonjour,


Je vous remercie vivement pour cette contribution au débat et pour vos encouragements.


Faute de temps, je publie votre message tel quel, sans y répondre. Toutefois, je publierai votre opinion dans le corps d'un article, accompagnée des réflexions que m'inspire votre message.


Bien cordialement,


Stéphan Carbonnaux



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