Dian Fossey au pays des gorilles des montagnes

  • Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet

Dian Fossey, très complice avec les gorillesJe suis actuellement en train de lire la biographie de Dian Fossey, Dian Fossey au pays des gorilles écrite par Farley Mowat, naturaliste et écrivain canadien de renom.

 

J'ai déjà parcouru un certain nombre de pages et j’écrirai peut-être une note plus détaillée sur ce que cette lecture a pu soulever en moi.

Voici d’abord l’instant qui aura changé à jamais la vie de cette femme hors du commun, grande amoureuse et protectrice des gorilles des montagnes, le jour où elle croise pour la première fois le regard de l'un d'eux. Nous sommes un jour d’octobre 1963, au Congo sur le mont Mikeno, sur les hauteurs des Virungas.

 

Mont Mikeno, Congo (2) Mont Mikeno, Congo

« Le son a précédé la vue, l’odeur a précédé les deux sous la forme d’une horrible puanteur musquée, à la fois animale et humaine. Puis l’air cristallin des hauteurs a été brisé comme une vitre par une série de cris aigus et assourdissants. Rien ne vous prépare à une avalanche de sons aussi terrifiants.

La seule chose qui m’a empêché de dégringoler des sommets brumeux du volcan a été la présence derrière moi de Manuel, et devant moi de Sanweke, le pisteur d’Alan Root.

 

Nous nous sommes enfoncés jusqu’aux cuisses dans un lit humide d’orties brûlantes entourées d’un mur impénétrable de feuillages. Nous étions gelés. Pendant une minute, la forêt glaciale et brumeuse est restée étonnamment silencieuse. Puis des cris encore plus féroces, ponctués de battements comme ceux d’un tambour ou du tonnerre ont déchiré le silence. Aussitôt après, la forêt a retrouvé son calme, mais nous étions encore glacés de terreur.

 

Gorille des montagnesLa masse verte et luxuriante nous empêchait de voir, mais Sanweke s’est mis aussitôt à tailler une ouverture avec son panga sans faire le moindre bruit. J’ai rampé à côté d’Alan et nous avons regardé. Ils étaient là : les démons des légendes locales ; l’origine du mythe de King-Kong ; les derniers rois des montagnes d’Afrique.

 

Un groupe de six gorilles adultes nous observaient avec appréhension à travers la fenêtre pratiquée dans ce mur végétal. Une phalange de corps noirs, énormes et indistincts, surmontés de faces de cuir verni, et des yeux bruns très enfoncés et doux. Ils étaient grands et imposants, mais pas du tout monstrueux. Ils avaient même plutôt l’air de pique-niqueurs surpris par des intrus. Leur regard brillant nous scrutait nerveusement au travers des sourcils épais, essayant de deviner si nous étions dangereux ou non. Ils se demandaient sans doute s’ils devaient s’enfuir ou rester sur place. « Kweli mudugu, yanga. » ces mots en swahili, murmurés par un Manuel frappé de terreur qui voyait, lui aussi son premier gorille résumait parfaitement ce que je ressentais : « Dieu ! Voilà sûrement mes ancêtres. » Le lendemain, j’ai quitté le mont Mikeno avec la certitude d’y revenir un jour pour en savoir plus sur les gorilles du Virunga. »

 

Trois ans plus tard, Dian part s’installer en Afrique, d’abord au Congo puis au Rwanda, pour étudier les gorilles des montagnes. Au début de l’année 1979, Dian Fossey, au terme de nombreuses heures auprès de ces animaux prodigieux pour lesquels elle aura tout donné afin de les protéger, jusqu’à mourir pour eux, vit alors un moment très intense. En effet, elle parvient à établir un contact physique pour la première fois avec un gorille nommé Peanuts. Cet instant, retranscrit de sa plume, est riche en émotion. Il nous insuffle, encore, l’énergie nécessaire afin d’œuvrer pour préserver cette nature fabuleuse et si outrageusement maltraitée. On ressent aussi l’urgence qu’il y a dans cette lutte-là.

 

« Peanuts a quitté son arbre pour se pavaner devant moi avant de commencer à s’approcher. Il aime se donner en spectacle. Il s’est frappé la poitrine, a jeté en l’air des poignées de feuilles, s’est pavané en frappant le feuillage autour de lui, puis, d’un coup, il était à côté de moi. Son expression indiquait qu’il m’avait amusée et que maintenant c’était mon tour. Il s’est assis pour me regarder me nourrir, mais comme il ne semblait pas très impressionné, j’ai changé d’activité. J’ai commencé à me gratter la tête bruyamment pour émettre un son qui leur est familier, les gorilles ayant l’habitude de se gratter souvent.

 

Presque aussitôt, Peanuts aussi s’est mis à se gratter. C’était à se demander qui singeait qui. Puis je me suis étendue sur le feuillage pour paraître aussi inoffensive que possible et lentement, je lui ai tendu la main. Je lui ai d’abord présenté la paume qui ressemble plus à celle des gorilles que le dos de notre main. Quand j’ai vu qu’il reconnaissait cet « objet », j’ai lentement retourné la main et l’ai laissé, posée sur le feuillage.

 

Peanuts semblait réfléchir pour savoir s’il devait accepter ma main, cet objet étrange et familier qui lui était tendu. Finalement, il a fait un pas, a tendu sa main et a délicatement passé ses doigts sur les miens. A ma connaissance, c’est bien la première fois qu’un gorille sauvage s’approchait d’un être humain au point de lui « donner la main ».

 

Peanuts s’est assis et a regardé ma main pendant un moment. Puis, il s’est redressé et a donné libre court à son excitation en se battant la poitrine. Ensuite, il est parti rejoindre son groupe qui mangeait tranquillement sur la colline à vingt-cinq mètres au dessus de nous. J’ai exprimé ma propre joie en pleurant. C’était le plus beau cadeau de départ que j’eusse pu espérer1. »

 

1 Dian Fossey doit se rendre, le temps d’un trimestre, à Cambridge, pour y suivre des cours relatifs à la préparation de son doctorat.

 

Par la suite, Dian Fossey aura de nombreux et très intimes échanges avec les gorilles dont elle se sent extrêmement proche. 

 

Dian Fossey et les gorilles Dian Fossey et un gorille, moment d'intimité

 

 

Cet animal, fabuleux, court aujourd'hui encore un danger très grave. Comme l'écrivait  Frédéric Joignot pour Le Monde (26 novembre 2006), "Nos plus proches parents sont en train de mourir. Si rien n'est tenté par la communauté internationale d'ici à 2015, tous les grands singes auront disparu en 2050. Appartenant à la grande famille des hominoïdes, comme l'homme, ils partagent jusqu'à 90% de notre génome.

Décimés par le braconnage et la déforestation, les zoos demeureront-ils les seuls lieux de leur survie ? "  

Gorille des montagne et son petit Gorille et son petit
Il y a urgence pour les gorilles ! Les gorilles sont toujours en danger

 

Comment est-il possible de rester insensible ? Comment agir pour que cela cesse ? L'amour inconditionnelle d'une femme, son abnégation incroyable à une cause qui lui était si chère au point de mourir pour elle, ses connaissances, ses réseaux, la réalisation de nombreux projets n'ont pas suffit à préserver ces animaux-là d'un sort tout à fait préoccupant. Bien évidemment, il est inconcevable de baisser les bras et il est urgentissime que chacun d'entre nous marche vers une véritable prise de conscience accompagnée d'une prise des ses propres responsabilités. Je pense pourtant parfois que c'est perdu d'avance, que nous avançons vers une fin inéluctable et dramatique de la nature. Son massacre se poursuit encore avec une impunité qui donne la nausée. Je trouve difficile de supporter tout ce poids, tout ce envers quoi nous demeurons beaucoup trop impuissants, tout ce envers quoi nous ne nous conduisons pas comme nous le devrions.

 

Je sais que ce genre de discours lasse, que certains parlent de discours catastrophistes. Comment exprimer autrement ce qui se passe aujourd'hui ? Je ne puis tendre vers un discours plus acceptable sous prétexte de ne pas irriter les sens de mes semblables.

La vérité est que la situation est dramatique, que nous continuons de fermer plus ou moins les yeux sur cette évidence par confort, et, au risque de me répéter, il y a une certitude qui devrait peut-être préoccuper les indifférents à la préservation, au sauvetage devrais-je dire, de la nature, c'est que sa chute sera inéxorablement accompagnée de la nôtre.

 

Les gorilles sont toujours très exposés au braconnage Malgré la tristesse qui est parfois la nôtre, malgré le découragement et le poids qui nous pèsent sur les épaules, bien sûr, nous considérons qu'il est impossible de baisser les bras. Parfois l'envie éphémère nous traverse lorsque la coupe est pleine. Parfois, nous nous demandons à quoi bon nous torturer puisque cela n'y changera probablement rien ?

Pourquoi ne pas nous octroyer le droit de vivre avec plus de légèreté ?  Pourquoi ne pas rejoindre, sans plus réfléchir, cette nature tant aimée pour profiter de ce qu'elle contient encore ?  

 

Gorille et son petit (2)Cela ne relève finalement pas du choix. C'est une évidence qui revient lancinante, vous torture l'âme et vous maltraite le cœur, mais  vous donne l'énergie qui vient parfois à manquer. Il convient d'agir au mieux, de continuer à avancer, quand bien même fut-ce à tout petit pas, vers un but peut-être inatteignable mais qui anime chaque particule de l'être.

 

L'indifférence est impossible. Elle revient à la lâcheté. Si seulement, nous avions la recette, la solution pour soulager les maux des innocents ! Mais c'est à tâtons qu'il faut accepter d'avancer, sans se laisser sumerger par une immense colère. Dieu ! Que l'exercice est difficile !

 

Marie 

 

 

Claude 25/04/2010 20:09


Que j'aime te lire Marie!
Ta passion est communicative!
Et tes textes me serrent le coeur aussi.
Pauvres bêtes (je pensais pauvres gens) gorilles mais aussi hérissons et bien d'autres malheureusement.
Votre voie est difficile je sais mais vous prêcherez de moins en moins dans le désert!
Je vous embrasse tous les deux


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 25/04/2010 20:36



Que j'aime aussi lorsque vous postez des commentaires, Claude ! Et quel joli commentaire vous m'envoyez-là. Je vous remercie et en suis très touchée.


 


Comment ne pas avoir le coeur torturé devant la souffrance de ces innocents, merveilleux et bouleversants ? Comment se peut-il qu'une seule espèce -la nôtre- ait pu
causer autant de dégâts à tant d'autres ? Comment pouvons-nous continuer à tolérer cet état de fait et causer souffrance et chaos autour de nous ? Comment se peut-il que nous
supportions allègrement de ne pas agir véritablement pour changer les choses ? Certes, ce n'est pas gai mais c'est la vérité et le moins que nous puissions faire est de la regarder en
face.


 


J'espère de tout mon coeur, même si je peine à y croire, que notre civilisation évoluera et finira par acquérir ses véritables titres de noblesse en se
repentant et en cessant de baser ce qu'elle considère comme une évolution sur des fondations de désolation.


Il en va de toute façon, de l'avenir de toutes ces merveilleuses créatures, comme du nôtre.


 


Nous vous embrassons aussi,


Marie



Sylvie 25/04/2010 16:35


Bonjour et merci pour ce beau texte. Je possède le livre écrit par Dian Fossey mais celui de Farley Mowatt, autre écolo que j'aime beaucoup. Elle a fait un travail remarquable et on lui doit sans
conteste le sursis dont bénéficient les gorilles aujourd'hui, ce qui n'empêche pas que certains salissent un peu sa mémoire en soulignant qu'elle fut aussi extrémiste et hystérique (j'ai en mémoire
un passage d'un bouquin de Matthiessen, peu galant...).
Je suis moi-même dans cette phase de découragement en ce moment, et je crains bien que ça ne dure... C'est cette fatigue morale et ce dégoût qui pèsent si lourd, qu'il est parfois difficile de ne
pas obéir à ma première pulsion : me retirer dans ma tanière, bien égoïstement et ne plus me mêler de rien...
Bon courage à vous deux en tout cas, que dire d'autre ?


PS : J'ai prévu d'écrire d'ici peu un petit commentaire sur le bouquin, la Plainte contre la France, je vous adresserai le lien.


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 25/04/2010 17:09



Bonjour à vous,


 


Merci beaucoup pour votre commentaire qui nous touche beaucoup. Je vais me procurer l'ouvrage écrit par Dian Fossey très vite. Bien sûr, Dian Fossey a commis des
erreurs, il y a certains passages de sa biographie que je lis qui sont assez difficiles, notamment lorsqu'on apprend qu'elle s'en est pris aux animaux des éleveurs qui les faisaient paître
sur des secteurs interdits, menaçant gravement la faune sauvage et les milieux. Il lui arrivait de leur tirer dessus, sur leurs pattes, etc. Pour moi qui aime tous les animaux, ces passages ont
été difficiles à lire. Elle s'est elle-même rendue compte qu'elle n'aurait pas dû agir de la sorte. Bien sûr, la façon dont elle a puni certains éleveurs peut-être discutée. Bref, ce n'est pas
une obligation que de la rejoindre sur tous les points. Néanmoins, la tâche était immense et ardue. Il lui fallait un courage incroyable pour tenir le coup. Elle s'est oubliée quasiment
complètement au profit des gorilles qu'elle aimait tant, au détriment même de sa propre santé qui passait bien après la quête qui était la sienne. En outre, elle portait cet amour si fort en
elle, elle vivait dans des conditions si difficiles, que les émotions, la colère, la rage, la tristesse, ont parfois pris le dessus en la conduisant aussi à des injustices. C'est tout simplement
humain.


Mais cette femme reste quelqu'un d'extraordinaire par le courage et l'abnégation qui l'ont habitée. Pour ce qu'elle a apporté aux gorilles des montagnes. 
Personne ne peut agir sans se tromper parfois. Et elle n'a pas oublié ce pourquoi elle se battait au profit de ses propres intérêts.


 


Pour tout cela, elle mérite notre respect. Les individus qui la critiquent de façon inconstructive et la taxent d'hystérique ne vivent certainement pas dans des
conditions similaires à celles qui furent les siennes, ne sont peut-être pas autant traversés qu'elle le fût pour une cause si lourde à porter.


 


Je comprends votre découragement, puisque comme je l'ai écrit, nous le sommes aussi parfois. Néanmoins, je pense qu'il est indispensable que les gens qui portent en
eux un amour véritable à la nature continuent de se mobiliser pour la défendre, nous le lui devons et c'est une lutte qui, si elle est peut-être désespérée, demeure essentielle. Mais
effectivement, c'est si lourd et difficile !


 


N'hésitez pas à nous poster des commentaires et même à nous écrire via notre adresse courriel. Partager tout cela peut aussi alléger ce fardeau !


 


Merci beaucoup pour le commentaire à venir concernant Plainte contre la France et le Pays des forêts sans ours, nous attendons donc le
lien ! 


 


Bon courage,


Marie



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