Lutte des classes chez les animaux

  • Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet

Empreintes d'un blaireauDans ses Brèves de pyrénéisme, Claude Dendaletche pose cette question : "Certains animaux ont-ils une valeur plus grande que d'autres ?", rappelant quel tintamarre médiatique ensevelit l'ours dans les Pyrénées, quand la marmotte ou le bouquetin ne font plus presque parler d'eux.

 

Et la réponse est : oui, certaines espèces ont beaucoup plus de valeur que d'autres. Je l'observe depuis bien longtemps dans le monde de l'ornithologie où quantité d'espèces sont délaissées au profit de celles qu'on appelle désormais "patrimoniales" et qui apportent évidemment leur lot de subventions. Qui s'intéresse par exemple aux petits et moyens oiseaux forestiers ? Des ornithologues discrets comme mes amis du Groupe ornithologique des Pyrénées et de l'Adour : http://gopa64.free.fr/

 

 

Empreintes de pattes d'un blaireau au bord du gave d'Ossau : dans les Pyrénées, et partout ailleurs, le "petit ours" a moins de défenseurs que Lou Moussu.

 

C'est la même histoire chez les mammifères. De nombreuses "divisions" se "mobilisent" pour les grandes espèces de gibiers ou les grands prédateurs, alors que les espèces plus modestes, celles qui peuplent notre nature dite banale, vivent et meurent dans une relative indifférence. Il faut dire que les grandes et grosses bêtes assurent un fort rendement symbolique, politique et financier, intéressant pour maintenir ou accroître son autorité et son pouvoir.

 

Nous parlerons une autre fois des Grands hamsters, dont les derniers individus de notre pays survivent dans la plaine alsacienne mangée par les champs de maïs ou l'urbanisation. La "marmotte de Strasbourg" est l'un des mammifères les plus menacés de France, et pourtant seule une poignée de personnes est à son chevet, dont le Centre d'études de recherche et de protection de l'environnement en Alsace, dirigé par Gérard Baumgart.

 

Ci-dessous : les hamsters sauvages disparaissent et presque tout le monde s'en fiche.

 

Grands hamsters sauvages en AlsaceNous avons déjà longuement évoqué ici le hérisson qui est l'emblème de la fédération France Nature Environnement. Notre société a tellement intégré la "normalité" du massacre qu'il subit sur les routes et dans nos campagnes et jardins intoxiqués, que nous n'avons pas décelé sa disparition de territoires entiers. Signe des temps, c'est un groupe de bénévoles du Nord de la France, parfaitement inconnu jusqu'alors, non subventionné, le Sanctuaire du hérisson, qui assure sa meilleure protection collective à ce jour. Leur site n'est pas "bling bling", on y trouve même des conseils en électronique, et ils ont lancé l'excellente intiative de recenser les cas de mortalité des hérissons afin de tenter de remédier à ce carnage : SOS hérissons : participez à l'enquête !

 

Piégeage citoyen en Saône-et-LoireEt le grand massacre des animaux dits "nuisibles" ou apparentés ? Les renards, les fouines, les martres, les belettes, les putois, les sangliers, les corneilles, les pies, les geais et quelques autres sont piégés et détruits par centaines de milliers chaque année, dans une indifférence quasi générale, parce qu'ils commettraient des "dégâts" insupportables aux cultures, aux  élevages et au gibier. Il faut avoir participé, comme je l'ai fait pendant des années, à des réunions d'un conseil départemental de la chasse et de la faune sauvage, en préfecture, pour sentir le long chemin qu'il nous reste à parcourir pour passer d'une culture de la destruction à l'alliance avec les animaux sauvages. Les questions de fond sont rejetées, la destruction est arrêtée par le préfet comme une simple formalité administrative. Chaque année, cela recommence. Quelques associations comme l'ASPAS ferraillent en justice avec de beaux résultats ces dernières années. Quand on réfléchit à l'ampleur de ce massacre, c'est édifiant !

   

"Nous allons tenter de faire évoluer la législation pour verrouiller les attaques dont nous sommes victimes", assure le président national des piégeurs en haut à droite de cet article du Journal de Saône-et-Loire du 14 mars 2010. On y lit aussi que dans ce département, pour la campagne 2008-2009, près de 8 850 renards ont été détruits !

 

Si le blaireau échappe à la liste noire des "nuisibles", puisqu'il est classé dans la catégorie des gibiers, son sort s'est aggravé depuis ces dernières années. On doit à la pugnacité d'un défenseur meusien de la nature, Philippe Charlier, d'avoir levé le lièvre (si l'on peut dire) du massacre à grande échelle de blaireaux en Côte d'Or. Accusés de propager la tuberculose bovine, ces mammifères ont été piégés et détruits sans relâche au printemps dernier : plus de 3 000 individus auraient été tués cette année !

 

Une telle tuerie a fini par susciter la colère de nombreux groupes, que "Nature, Sauvage et Civilisation" a rejoints. Nous vous invitons d'ailleurs à participer L'antre des blaireauxà la campagne de protestation lancée par ce collectif sur http://www.blaireaux.info. Déterrés par des équipages et leurs chiens, dont certains organisent même un "Championnat de France", piégés en masse pour de prétendues raisons sanitaires, tués sur nos routes, le blaireau commence enfin à être pris en considération. La création de l'association Meles, dirigée par Virginie Boyaval, est d'ailleurs un signe encore timide d'un intérêt naissant pour cet extraordinaire animal aux terriers fascinants : http://www.meles.fr  

 

Ci-dessus : une des gueules d'un magnifique terrier au pied d'un karst moussu des Pyrénées occidentales.

 

Au fond, quand on prend du recul sur les choses, j'en arrive à considérer que par nos choix, nous avons créé une sorte de lutte des classes chez les animaux. Non pas au sens où ils s'affrontent entre eux, comme Karl Marx l'a mis en évidence chez les hommes, mais au sens où ils ne luttent pas avec les mêmes chances pour leur survie, et au sens où ils ne sont pas pleurés avec la même intensité. Bien sûr je comprends très bien l'attachement que chacun peut porter à une espèce plutôt qu'à une autre, pour des raisons personnelles, parce qu'elle est son totem, parce qu'elle vit près de chez lui ou qu'elle nécessite une protection impérative. Ce que je ne partage pas, c'est cette division entre les espèces "patrimoniales" telles que les grands rapaces ou l'ours, et la tribu des sans-grades qui inclut aussi les animaux domestiques. Cette division favorise un système qui saupoudre certains groupes de subventions, en les contrôlant plus ou moins, et empêche toute réflexion de fond.

 

 

Pourtant, chaque jour un peu plus, une profonde révolution culturelle (pas à la mode chinoise, évidemment !) s'impose, celle qui nous amènera à reconsidérer totalement notre rapport aux autres êtres vivants. Nous l'avons déjà écrit, Marie et moi, chacun à sa manière, et ne cesserons de le répéter, tant il s'agit pour nous de l'urgence première. Nous pouvons lancer des opérations de communication, faire mousser le "buzz", distribuer des tracts et des plaquettes, tout cela ne sera qu'agitations humaines stériles, si nous ne modifions pas, tous les jours de manière très concrète, notre rapport au monde. Et cela, qu'on le veuille ou non, oblige à rejeter l'anthroponcentrisme et l'utilitarisme qui font des ravages depuis des siècles.  En pratique, cela revient à refuser la prétention de l'homme à maîtriser et à gérer sans cesse la nature ou à défendre l'animal en tant que sujet et non objet de nos désirs (y compris les plus "protecteurs"). Nous avons déjà écrit sur ce blog ce que nous pensions, par exemple, de la manière dont on utilisait les ours dans notre pays : Le retour d'Artza ou la queue du Mickey ? Je suis par ailleurs longuement revenu sur le sujet dans mon essai Le Pays des forêts sans oursParution de Plainte contre la France et du Pays des forêts sans ours Les déclarations de la secrétaire d'Etat chargée de l'écologie, Madame Chantal Jouanno, d'hier 26 juillet 2010, mais surtout les réactions de la grande majorité des "pro-ours" ne font que conforter nos observations et nos analyses.

 

Servir le monde animal et sauvage et non s'en servir pour de misérables intérêts, c'est demain pour ceux qui nous suivront, si nous le décidons ainsi, le retour à l'échelle continentale d'une grande et vaste nature où l'ensemble des formes de vie ne seront plus classées en catégories stupides, mais retrouveront leur place naturelle à nos côtés. J'entends déjà les sempiternels militants ultrasubventionnés de l'action à tout prix se gausser de cette vision qualifiée d'utopie.

 

La-foret-recouvre-Pripyat.jpg Ville-abandonnee-de-Pripryat.jpg

 

Ci-dessus : la ville de Pripyat reprise par la forêt.

Faut-il se résigner au départ des hommes pour assister au retour de la grande nature sauvage ?

 

Qu'ils regardent ce qui se passe autour de Tchernobyl en Ukraine, en faisant abstraction des conséquences dramatiques de l'explosion nucléaire sur les populations humaines et sur la faune et la flore. Vingt-quatre ans après le départ des hommes de la zone centrale dite d'exclusion, la nature a repris ses droits comme peu l'auraient imaginé : grands herbivores autochtones, chevaux de Przewalski, castors, loups, lynx, ours, insectes liés au bois mort, oiseaux de toutes sortes peuplent un territoire autrefois super aménagé, arrosé par la chimie agricole et vivent sans aucune politique de protection ni de gestion de la nature. Pas un "réintroducteur" n'a agi à Tchernobyl, nul fonds "Life" de l'Union européenne n'a été versé, pas une campagne d'hypercommunication n'a été lancée !

 

Quelques nouveaux habitants de la zone d'exclusion de Tchernobyl :

les loups et les chevaux de Przewalski

 

Chernobyl wolfChevaux de Przewalski à Tchernobyl

 

 

 

Reste désormais à atteindre ce résultat sur de plus vastes superficies, à vivre en biodiversité totale pour reprendre la vision et le travail de terrain de l'anthropologue portuguais Joao Pedro Galhano Alves, et sans catastrophes ou nouveaux accidents nucléaires qui obligeraient les hommes à déguerpir !

 

 

Stéphan Carbonnaux

 

 

PS : Le bouquetin, qui a disparu des Pyrénées sans soulever de grandes émotions, sera peut-être réintroduit si l'on en croit les déclarations du 26 juillet 2010 de la secrétaire d'Etat chargée de l'écologie.

 

PS 2 : la chaîne Arte a diffusé récemment un reportage passionnant sur les conséquences de l'explosion de la centrale de Tchernobyl sur la faune et la flore, "Tchernobyl, une histoire naturelle ?", qui a donné lieu à quelques vives discussions. Nous y reviendrons.

 

 

Clichés : empreintes et terrier : Stéphan Carbonnaux ; grands hamsters : www.univers-nature.com ; ville de Pripyat :  http://photo.net/photodb/photo?photo_id=6923732 et http://funny.funnyoldplanet.com/; loup : www.chernobylee.com ; chevaux :  www.iaea.org.

 

 

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pirard 11/08/2010 11:48


Encore un article fort intéressant. Il pose de vraies et justes questions et a le mérite d'ouvrir le débat.
Les réponses ne sont ni blanches, ni noires....
Pourquoi l'ours est il pris comme symbole? pour les raisons que tu exprimes. Malheuresuement elles ont pris le dessus dans le débat actuel, et les opposants à sa réintroduciton ne s'y sont pas
trompés. D'où sa politisation et son objectisation à l'extrême. Mais ces raisons ne sont pas les seules et c'est faire un peu injustice aux tenants de la défense et de la réintroduction d el'ours
que de s'y limiter dans tes propos. L'ours est une espèce parapluie qui ne peut exister que moyennant un minimum d'exigences de qualité de milieu sur un espace suffisant. Cet aspect technique des
choses mérite que l'on porte notamment le débat dessus. L'ours est aussiparticulièrement marquant dans l'âme humaine en ce qu'il est instinctivement vecteur dans l'esprit des hommes d'une
philosophie du rapport des hommes et de la nature.Il pose la question de la tolérance de notre société à l'égard d'espaces de liberté qu'elle ne doit pas s'efforcer de contrôler à tout prix. Cette
réflexion rejoint tes propos et est selon moi un des critères essentiels pour la survivance de l'homme dans le futur sur cette terre.Il en est d e meêm d'autres espèces comme le loup ou le
lynx.

Mais dans l'essentiel je rejoints tes propos et il est temps de sortir de la webnature pour aller la vivre, la protéger, et oeuvrer pour sa protection et l'épanouissement d'une biodiversité
derrière le pas de notre porte. Je crois de plus en plus en l'extrème nécessité de partager notre culture et notre vision des choses dans notre voisinage immédiat auprès des adultes comme des
enfants de tous âges. Notre vision et"amour" de et pour la nature n'est pas une utopie mais un atout essentiel pour la survie de l'homme. Dans ce dommaine du partage il y a un tel vide qui se
creuse de jour en jour qu'on ne peut que faire progresser les choses et voir ce progrès. Ben y a plus qu'à...

Pour les non débutants, il faut en effet travailler sur le concept de l'imortance d ela biodiversité plus importante que le maintient d'une seule espèce parapluie à tout prix. J'ai été surpris du
succès (à retardement) des quelques heures passées dans les forêts de Kocevska Reka auprès de ma petite famille composée de deux passionés naturalistes, d'une néophyte complète et d'un enfant en
réaction "d'opposition aux voyages nature". Nous n'avons pas vu l'ours, mon fils naturaliste a refusé les miradors et la diversité des paysages, des espèces rencontrées a permis de satisfaire
chacun (oreillard, rhynolophidé, torcol, oisillon de gobemouche à colier tombé du nid, un loup furtif dans la nuit (vu par l'opposant), sept magnifiques cerfs boisés, un rut de chevreuil à 10m, les
cris des loirs et des hérissons dans la nuit, un renard sautant dans la prairie, des dizaines d'espèce d'arbre et d'arbustes dont l'agencement crée d'innombrables et subtiles ambiances, les traces
de l'ours et de la vie partout qui se donnent à lire comme un grand livre de savoir, et surtout l'impression d'être un invité d'abord puis un élément d'un tout mais bien plus que d'être le
contrôleur absolu des choses, bien plus...).

Maintenant permet moi d ecorriger une erreur dans ton jugement , marginale par rapport au coeur de ton propos mais qui améliorera la crédibilité de ton texte. Les bisons et les chevaux de Prewalsky
ne sont pas une création spontanée du territoire de Tchernobyl. C'est bien l'homme qui a tenté l'expérience de les réintroduire dans les territoires interdits. Par ailleurs, la décision de ne plus
habiter ces territoires, procède d'un choix sur les critères sanitaires "tolérables" plus que sur la notion même de viabilité humaine. Si l'expérience de laisser la vie terrestre faire son chemin
sans le contrôle absolu de l'homme a pu se dérouler sur une si grande partie de territoire, cela résulte d'un choix de l'homme. La radioactivité chute lentement et déjà le monde de l'exploitation
humaine grignote ces territoires laissés "libres" quelques dizaines d'années. Mais je m'apperçois qu'avec ces disgressions à partir de cette "correction" d'une partie de ton texte c'est une autre
histoire que le propos de ton texte que je suis en train d'aborder...
Bien cordialement


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 11/08/2010 19:45



Bonsoir Philippe, 


 


Merci pour ce très long et juste commentaire qui vient enrichir les propos de Stéphan. Nous étions au courant pour les chevaux de Prejwalsky, nous avions vu le
reportage sur la question, il n'empêche que les animaux s'épanouissent dans cet espace encore plus ou moins vierge de présence anthropique. De plus en plus d'expériences menées par les hommes,
bien discutables sont menées sur cet espace où l'être humain s'arroge de plus en plus de droits à mesure que la radioactivité baisse. Nous constatons que nous avons grand besoin d'évoluer quant à
notre rapport à la nature, quant à notre respect vis-à-vis d'elle, quant à la façon que nous avons de la concevoir et de la traiter.


 


C'est là le grand défi des années à venir, indispensable à relever. Y arriverons-nous ? Il faudrait une véritable prise de conscience. En serons-nous capables sans
avoir à subir des chocs de plus en plus violents, inévitables si nous n'évoluons pas radicalement ? Y arriverons-nous finalement et à temps ?


 


Stéphan répondra d'ici quelques jours plus longuement à ton message.


 


Bonne fin de semaine,


Marie



Claude 30/07/2010 19:56


Merci Stéphan.`
Merci pour les petits, les sans grade, les soi disant prédateurs ou vecteurs de maladies.
Ils méritent bien eux aussi d'être aidés.
Tant que nous ne porterons pas attention à ceux ci nous ne pourrons les comprendre et les apprécier dans leur nature sauvage.
Continuez Marie et toi, sans relâche.
Je sais combien c'est dur pour vous et je vous admire.
Je vous embrasse et vous souhaite un bon été aussi.


Stéphan Carbonnaux et Marie Coquet 31/07/2010 14:27



Oui, c'est important de penser à tous ces animaux merveilleux trop souvent ignorés et qui ont tant besoin qu'on les défende aussi, ils sont également les seigneurs
de nos forêts et de la nature de manière générale !


 


Merci pour vos indéfectibles encouragements !


Nous vous embrassons,


Marie



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